Dans son avant-dernier ouvrage, L’Emprise (Seuil, 2020), Marc Endeweld poursuit son projet initial d’analyse des réseaux de pouvoirs et d’influence qui structurent l’exécutif français. À la différence du Grand-Manipulateur (Stock, 2019), l’auteur ne se focalise plus uniquement sur le parcours de notre actuel président de la République, Emmanuel Macron, mais dresse également un tableau des rapports de force auxquels la France est soumise sur la scène internationale. Foisonnant de détails sur des affaires passées ou actuellement étudiées par la justice, cette enquête ne se contente pas de mettre en lumière ce que représente aujourd’hui la corruption dans notre pays mais remonte jusqu’à ses sources financières et politiques.

Emprise et corruption

Comme le rappelle Marc Endeweld dans le prologue de son enquête initiée en 2019, nous assistons depuis plusieurs années au retour d’une rivalité entre deux puissances : les États-Unis et la Chine. Avant même la pandémie de Covid-19, un certain nombre de signaux indiquent le basculement dans ce nouveau paradigme. De l’affaire Pegasus à la livraison, par la Russie, de missiles S-400 à la Turquie, le réalignement des enjeux stratégiques suit son cours. Il faut cependant attendre l’humiliation causée par l’annulation du contrat de vente de sous-marins à l’Australie dans le cadre de l’AUKUS (alliance entre le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Australie dans l’Indopacifique) pour que l’opinion française, peu de temps avant la présidentielle, n’en prenne la mesure.

Pour comprendre la perte de vitesse de la France dans ce nouvel ordre géopolitique, il faut remonter aux choix effectués sous Valéry Giscard et François Mitterrand. L’idéologie ou la croyance dans une économie « fabless », reposant quasi-intégralement sur la sous-traitance et la délocalisation de son industrie, en est en grande partie responsable. En abandonnant depuis trente ans les questions industrielles et stratégiques, la France a fait le choix d’entrer dans une économie financiarisée à outrance et mondialisée en déposant les armes. D’Airbus à Alstom en passant par Alcatel, ces affaires d’abandon de nos fleurons industriels ont une conséquence directe : l’État français n’a plus la capacité d’agir sur l’économie et de contrôler des secteurs aussi stratégiques que les télécommunications ou la fabrication de pièces à destination de ses centrales nucléaires. Soumis aux aléas de la mondialisation, notre pays repose encore sur une logique d’alliances et de partenariats qui n’a pas sa place entre acteurs économiques.

Dans un tel cadre, les frontières classiques entre choix économiques, intérêts privés, et décision publique s’amenuisent. Un autre élément doit cependant être intégré à l’analyse pour comprendre avec précision ce dont il est question avec le terme d’emprise. Il s’agit du phénomène de présidentialisation à l’excès que connaît notre pays depuis un certain nombre d’années. Même si la Vème République a été conçue et forgée sur le transfert d’une partie des pouvoirs de la représentation nationale à l’exécutif, l’article 20 de la constitution impliquait, jusqu’à Nicolas Sarkozy, une forme de retrait du président en dehors du domaine des affaires courantes. Avec Emmanuel Macron, cette dynamique de concentration du pouvoir autour de l’exécutif n’a fait que s’accentuer. En atteste le rôle joué par Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée, qui intervient, depuis sa nomination, dans un très large registre d’affaires diplomatiques, économiques ou encore électorales. Ce mélange des genres, antérieur à sa fonction de secrétaire général, est précisément ce qui a motivé sa mise en examen récente par deux juges d’instruction pour sa participation à des décisions qui concernaient directement le groupe MSC entre 2009 et 2016. Les révélations de Mediapart avaient en effet mis en lumière les liens familiaux qui unissent Alexis Kohler et le groupe de transport maritime.

La privatisation des intérêts nationaux qui découle de cette présidentialisation excessive dans un contexte de guerre économique est précisément le cadre analytique dans lequel se situe l’enquête de Marc Endeweld. Comme l’ont montré Matthew C. Klein and Michael Pettis (Trade Wars are Class Wars, Yale University Press, 2021) ce phénomène n’est pas propre à la France mais caractérise bon nombre de régimes contemporains dans lesquels un retour à une forme classique de mercantilisme sauvage s’observe. La lente décomposition du modèle néolibéral a pour conséquence un accroissement toujours plus important de ce phénomène d’emprise. En raison des interdépendances causées par les chaînes d’approvisionnement, les intérêts stratégiques reviennent sur le devant de la scène dans un contexte géopolitique de haute tension mais ils ne passent plus uniquement par le biais de relations diplomatiques classiques. Dans la zone grise entre intérêts économiques privés dont dépend aujourd’hui la France et personnalisation à outrance du pouvoir politique, la corruption prolifère.

Les ressources énergétiques : un nouveau paradigme dans les relations internationales ?

Si les ressources énergétiques et en particulier le pétrole ont souvent été l’un des principaux éléments qui permettent d’analyser et de comprendre les relations internationales, ces enjeux ont récemment connu un changement de nature déterminant pour comprendre bon nombre d’affaires relatées dans l’ouvrage de Marc Endeweld. Depuis 2014, la possibilité pour les États-Unis d’exporter du Gaz Naturel Liquéfié (GNL) entérinée par Barack Obama a induit une révolution, dont les conséquences à la suite de l’invasion en Ukraine sont aujourd’hui patentes. Il en va de même en ce qui concerne les semi-conducteurs : avec l’extension des chaînes de valeur, la dépendance aux minerais est un enjeu central de notre économie. L’exploitation minière en Afrique et en Asie est déterminante pour comprendre les enjeux géopolitiques actuels.

Un certain nombre d’affaires relatées par Marc Endeweld révèlent également le rôle crucial de l’énergie dans les choix industriels et stratégiques de la France. Le projet Hercule en atteste. Guidé par une stratégie financière visant à détacher le nucléaire français du reste de la production électrique en « nationalisant » intégralement EDF pour avoir la main sur ce dernier et attirer plus facilement des investisseurs étrangers pour le « nouveau nucléaire » et en particulier chinois, engagés de longue date dans le développement des EPR, ce plan de restructuration ne peut être analysé sans connaître, de Jean-Bernard Levy à François Roussely en passant par Henri Proglio, les différents acteurs et promoteurs de divers intérêts étrangers dans le nucléaire national ainsi que leurs liens avec les différents gouvernements français.

Si la fusion de Veolia et Suez et les acteurs en présence attestent également de l’importance de la filière énergétique dans les affaires politico-financières, un autre chapitre du livre de Marc Endeweld entre en résonnance avec l’actualité. Il s’agit de celui consacré au gaz. Depuis la volonté de Christophe de Margerie en 2014 de s’implanter en Russie et d’investir notamment dans le projet de la compagnie Novatek à Yamal, les liens entre le groupe Total et la Russie sont devenus cruciaux. Soutenu aux dépens d’Engie par l’Elysée et en particulier Alexis Kohler, le groupe joue un rôle diplomatique et économique de premier plan. L’objectif du premier quinquennat Macron est d’assurer un partage clair des tâches entre EDF et Total : l’électricité avec le nucléaire pour le premier et le gaz pour le second. Le refus de s’immiscer dans la politique salariale du groupe ou de remettre en cause ses liens avec la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine s’inscrit dans la continuité des choix effectués depuis 2017 et même avant.

Intérêts industriels stratégiques et enjeux d’influence, l’autre source de la corruption

Le deuxième centre de gravité des nombreuses affaires décrites dans l’ouvrage de Marc Endeweld n’est autre que celui de l’industrie et, plus particulièrement, de ses filières stratégiques. Cet élément n’est pas une grande nouveauté par rapport aux quinquennats précédents, mais, depuis une trentaine d’années et l’entrée dans une phase de guerre économique où les alliances diplomatiques comptent peu, son importance s’est accrue. Ce que révèle ici L’Emprise n’est autre que la dépendance de l’État au secteur privé, qui, pour interagir avec ce dernier, n’hésite pas à entrer dans une forme de zone grise entre influence et corruption.

L’affaire paradigmatique en la matière est récemment revenue dans l’actualité. Il s’agit de la vente de la branche énergie d’Alstom au groupe américain General Electric. Joyau français impliqué dans tous les travaux de la reconstruction, du ferroviaire aux réseaux électriques, Alstom fut d’abord disloquée d’Alcatel pour répondre à des objectifs financiers par le polytechnicien Serge Tchuruk nommé à sa tête en 1995. À la suite d’une série d’erreurs causées notamment par le rachat du groupe helvético-suédois ABB par Pierre Bilger en 1999, Alstom entre dans le nouveau millénaire avec un endettement important. Sur fond d’affaires de corruption diverses dans différents pays où le groupe est implanté alors que Patrick Kron le dirige, Alstom tombe alors sous le coup de l’extraterritorialité du droit américain. Malgré son prétendu étonnement lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire ouverte en mars 2015, Marc Endeweld rappelle qu’Emmanuel Macron fut directement à la manœuvre dès septembre 2012 lorsqu’il commanda notamment un rapport au cabinet AT Kearney sur la situation d’Alstom en anticipant un possible retrait de Bouygues au sein de son capital. Pour la première fois et avec une ampleur sans égale, la classe politique française prend la mesure des stratégies de guerre économique déployées par les États-Unis à travers des procédures juridiques pour le moins contraignantes.

Un autre cas d’école en la matière est particulièrement développé par Marc Endeweld, il s’agit de l’affaire Airbus. En 2014, Tom Enders, le PDG allemand du groupe initie un audit sur la conformité des agents commerciaux aux mesures anticorruption du droit américain. Il le confie à un cabinet lui aussi américain, Hughes Hubbard & Reed. Profondément anti-État, Tom Enders arrivé en 2012 choisit de restructurer l’ensemble du groupe, composé notamment d’EADS, pour l’unifier au sein d’une seule et même entité transnationale, Airbus Group, tout en engageant la dilution des participations de l’État français par une ouverture du capital au britannique BAE Systems.

Airbus est frappé par différentes affaires dès 2010 (le Kazakhgate, la vente d’Eurofighters à l’Autriche…), Tom Enders cherche à tout prix à les rendre visibles afin de se détacher des anciens réseaux de Jean-Luc Lagardère. Emporté dans son opération de nettoyage des placards du groupe, Tom Enders étant lui-même impliqué dans bon nombre d’entre-elles décide de s’auto-dénoncer aux autorités américaines en mars 2016. Finalement condamné à 3,6 milliards d’euros d’amende, Airbus échappe finalement de peu à sa prise de pouvoir par les Américains : le projet de fusion qu’Enders avait avec Boeing par le biais de recrutement ciblés auprès de la Silicon Valley et de fidèles de la DARPA échoue en raison des défaillances techniques importantes sur le 737 Max de Boeing. Finalement, dix-sept ans après le différend commercial devant l’OMC, les États-Unis et l’Union européenne ont trouvé un accord en 2021 entre les deux groupes pour concurrencer le chinois COMAC.

Au terme de la lecture de l’ouvrage de Marc Endeweld, une conclusion s’impose. Penser les phénomènes de corruption que nous connaissons aujourd’hui ne peut se faire sans avoir conscience de trois déterminants fondamentaux de l’époque ouverte depuis la fin de la guerre-froide : l’accroissement du présidentialisme dans bon nombre de démocraties occidentales, la porosité entre milieux d’affaires, intérêts étatiques et personnel politique, ainsi que le rôle désormais crucial des enjeux énergétiques dans les relations internationales